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L'Affaire Duez: "les millions des congrégations"

 
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Minervalis
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MessagePosté le: Dim 5 Juil - 16:46 (2015)    Sujet du message: L'Affaire Duez: "les millions des congrégations" Répondre en citant

Petit dossier historique sur une affaire célèbre en son temps et bien oubliée aujourd'hui par la plupart des français.

Nous savons tous que les biens d'Eglise ont été confisqués par la république française une première fois en 1789 puis une seconde en 1905. Mais autant la première spoliation a été brutale, autant la seconde a fait l'objet d'une approche machiavélique en plusieurs étapes, qu'on ignore trop souvent, et que voici, en préambule à mon propos:

-Décrets du 29 mars 1880 de Charles de Freycinet, président du Conseil, et Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, pour d'une part expulser de France les jésuites et d'autre part imposer aux autres congrégations de demander leur autorisation dans un délai de trois mois, sous peine de dissolution et de dispersion. Dans les faits, bénédictins, capucins, carmes, franciscains, qui n'ont pas demandé d'autorisation par solidarité avec les jésuites, sont expulsés et des couvents dominicains fermés.

-Loi du 1er Juillet 1901 soumettant les congrégations à un régime d'exception (autorisation nécessaire y compris pour l'enseignement, recensement des membres et, ce qui nous intéresse ici particulièrement, inventaire des biens à fournir au préfet). En fait, en Juin 1902, Emile Combes devient Président du Conseil et obtient que les Chambres refusent toute autorisation aux congrégations qui, non autorisées, sont expulsées à partir d'Avril 1903, et nous avons tous en mémoire l'image des moines de la Grande Chartreuse délogés par l'armée française, celle-là même qui sera incapable de vaincre les allemands, autrement plus coriaces, en 1914.

-La loi du 4 Décembre 1902 renforce la précédente en punissant les réfractaires de prison ferme.

-La loi du 7 Juillet 1904 interdit définitivement l'enseignement aux congrégations même antérieurement autorisées.

A noter qu'une circulaire du 2 Août 1914 du ministre de l'Intérieur suspend les lois précédentes pour faire revenir en France, afin de les enrôler dans l'armée, les religieux qui avaient pris le chemin de l'exil: la république jugeait leur présence en France insupportable en temps de paix, elle est moins regardante quand il s'agit d'en faire de la chair à canon pour servir ses intérêts propres.

A noter aussi qu'en 1924 l'ignoble Edouard Herriot entend relancer les lois suspendues par la guerre, mais qu'il doit finalement y renoncer sous la pression de l'opinion.

On l'a vu, la loi de 1901 prévoyait un inventaire des biens des congrégations. C'est dans ce contexte que ce déroule l'un des plus grands scandales financiers du XX° siècle, celui de la "liquidation des congrégations", dont l'instigateur fut Edmond Duez.

Edmond Duez est le fils d'un modeste loueur de voitures (hippomobiles, bien entendu) qui a commencé à travailler à l'âge de seize ans chez un architecte, puis est devenu caissier au "Bon Marché". Après son service militaire en 1881, il est présenté à un liquidateur judiciaire, Monsieur Imbert, dont il devient très rapidement l'homme de confiance grâce à sa bonne compréhension des mécanismes financiers intervenant dans sa profession.

Ses talents trouvent vite à s'employer, puisqu'il escroque aussitôt son patron de 500 000 Francs de l'époque (!) pour couvrir des dettes de bourse... Mais le vol n'est pas décelé (ce qui en dit long aussi sur les moeurs des liquidateurs...) et il est nommé lui-même liquidateur judiciaire en Juillet 1901, ce qui lui permet d'utiliser à son profit les sommes provenant des sociétés dont l'administration lui a été confiée par la justice... Il couvre ainsi ses dettes de casino, de bourse, ainsi que les frais d'entretien de ses trois maîtresses, le tout lui faisant dépenser plus de 300000 Francs par an, alors qu'il n'en gagne que le dixième...

A la manne des sociétés s'ajoute celle, à partir de 1903, des congrégations abusivement interdites par le gouvernement républicain... Duez passe très facilement des écritures comptables à son seul profit, pratiquement indécelables parmi toutes celles que justifierait une administration régulière: On relève que la seule congrégation des Frères des écoles Chrétiennes nécessite la tenue de 18000 comptes différents... Tout ceci est évidemment tenu à la main.

Pourtant, les choses se gâtent peu à peu:

En 1908, deux experts commis à la demande du Tribunal de la Seine, relèvent, en Mars puis en Décembre, "de la confusion" dans la tenue des comptes, puis "des irrégularités".

En Mars 1909, un an plus tard, le ministère public requiert une action contre Duez, arguant de "vices de comptabilité".Parallèlement, Duez,sentant sans doute le vent tourner, demande à être déchargé de sa tâche, qu'il décrit comme trop lourde pour lui, et le Tribunal de la Seine nomme un autre liquidateur en accordant trois mois à Duez pour produire ses comptes. En juillet, Emile Combes lui-même, qui préside la commission du sénat chargée de veiller à la liquidation des congrégations, s'inquiète des casseroles qui sont en train de s'attacher à lui et écrit à Aristide Briand (Président du Conseil) pour exiger des sanctions, que Briand élude, arguant du délai accordé à Duez pour produire ses comptes, ce qu'il n'a d'ailleurs pas l'intention de faire, puisqu'il demande un nouveau délai... A la fin de 1909, le Tribunal commet enfin un véritable expert-comptable, qui décèle très rapidement des procédés peu orthodoxes dans la gestion de Duez.

En Mars 1910 c'est le dénouement: il avoue au Président des liquidateurs, Monsieur Lemarquis, être dans l'incapacité non seulement de présenter des comptes sincères et véritables, mais encore de chiffrer précisément le déficit... Le rapport Lemarquis est transmis au Tribunal, puis au Garde des Sceaux (Barthou). Duez est arrêté, une enquête est ouverte, qui révèle, outre que jamais Duez n'a été en situation régulière au regard de sa charge depuis sa nomination en 1901, des détournements, des honoraires indûs sur faux inventaires, des commissions illicites..., ! L'affaire fameuse dite "des millions des congrégations" éclate à la Chambre.

Comme à l'habitude dans les milieux républicains, personne ne prend sa responsabilité: Duez regrette que "le législateur n'ait pas été frappé par la nécessité de ne pas laisser les liquidateurs des congrégations en dehors de tout contrôle financier", et dit "avoir été pris dans l'engrenage". Combes et Briand ouvrent le parapluie en rappelant que ce dernier avait déjà dénoncé en 1908 le danger de confier à quelques liquidateurs la grande masse des dossiers des congrégations. Jaurès n'est pas en reste et déclare à la Chambre: "Quand les républicains se sont engagés dans l'oeuvre anti-cléricale (sic!), ils étaient en droit d'attendre des pouvoirs publics qu'aucune souillure d'argent ne viendrait les déshonorer pour fournir à nos adversaires de trop faciles arguments". Monsieur Jaurès connaissait assurément mal la république... On met en cause Alexandre Millerand, Ministre des Travaux Publics, grand ami et avocat des liquidateurs, et qui avait touché grâce à eux des honoraires confortables...

Comme il est de rigueur dans de tels cas, le gouvernement républicain étouffe l'affaire dans la presse jusqu'au procès, qui a lieu en Juin 1911 et au cours duquel Duez écope, pour avoir détourné six millions de francs de l'époque, de douze ans de travaux forcés. A titre de comparaison, les célèbres époux Humbert, qui avaient escroqué pour plus de soixante millions de francs, avaient été condamnés huit ans plus tôt à cinq ans de réclusion... Le président du Jury avait pourtant objecté au Président du Tribunal que l'instruction était nulle parce que "tous les coupables n'étaient pas là". Mais celui-ci avait répliqué qu'ils devaient juger quand même à peine d'être condamnés à une amende...

Mais l'histoire ne s'arrête pas là; je dirais même que l'énigme commence. Car Duez (matricule 40056) bénéficia aussitôt d'un régime si particulièrement favorable que les autres bagnards disaient volontiers de lui "qu'en douze ans il n'avait pas planté une rame" (touché une pelle): tout d'abord dispensé de travaux pénibles (!), il garda notamment ensuite la poudrière (!!) puis finit responsable de la comptabilité (!!!). Qu'on juge si, parlà, on ne cherchait pas à lui faire garder le silence... Son temps de peine accompli, il resta assigné à résidence en Guyane (c'était le cas de tous les condamnés à plus de sept ans), sur l'îlet-La-Mère dont il avait obtenu la concession et où, et c'est là le plus beau, sa femme, qui était pourtant divorcée, vint le rejoindre avec une grosse somme d'argent (on parle de 250000 Francs) dont l'origine ne nous est pas connue...

Les Duez se lancèrent alors dans l'élevage des porcs et la culture des légumes, aidés des bagnards qui leur étaient assignés par l'Administration pénitentiaire, et avec lesquels ils se montraient particulièrement durs; ils devinrent de la sorte, et surtout sous la férule pesante de l'ex-madame Duez, des fournisseurs très importants pour le ravitaillement de Cayenne. Albert Londres, dans son reportage "Au bagne", paru en 1932, visita les Duez à cette époque et nous laissa son témoignage d'une épouse particulièrement exigeante et volontaire à cet égard, ainsi que d'un Duez aboulique.

Son épouse avait, paraît-il, eu des liens avec le Deuxième Bureau pendant la Première Guerre Mondiale; il est hautement vraisemblable que le gouvernement lui avait confié, avec deux cent cinquante mille Francs, la double mission de: -surveiller Duez pour éviter qu'il ne s'échappe ou révèle le nom de ses complices haut-placés - d'en profiter pour renforcer le ravitaillement de Cayenne (l'Administration essayait depuis longtemps de rendre exploitables les moindres parcelles ou ilôts grâce au système des concessions). A la mort de Duez, son ex-épouse rentre aussitôt en France, comportement totalement incompréhensible de la part de quelqu'un d'aussi engagé qu'elle dans son entreprise... à moins qu'elle ait considéré ou qu'on lui ait fait comprendre que sa mission était terminée.


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MessagePosté le: Dim 5 Juil - 16:46 (2015)    Sujet du message: Publicité

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