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Massacre de la Brille (Hollande) ou les martyrs de Gorkum le 9 Juillet.

 
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Henryk
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MessagePosté le: Jeu 9 Juil - 16:51 (2015)    Sujet du message: Massacre de la Brille (Hollande) ou les martyrs de Gorkum le 9 Juillet. Répondre en citant

1572. Pape Grégoire XIII. Roi de France Charles IX.

Magna est virtus que sub magnis persecutionibus constituta et pene oppressa tamen suum non est oblita praesidium nec mandata Dei dereliquit.
C'est une grande vertu que celle qui, assaillie et presque écrasée par l'effort des persecuteurs, n'a pas cédé le terrain ni failIi à la loi de Dieu. S. Ambr., sup. psalm. CXVIII.

Gorkum (originairement Gorinchen) est une petite ville de six à sept mille âmes, chef-lieu du district d'Arkel, en Hollande, à environ 20 minutes en voiture, ou six heures à pied, de Dordrecht. Elle n'est point comparable, par la grandeur, aux opulentes cités ses voisines mais la fertilité des campagnes qui l'entourent, la pêche du saumon et la navigation de la Meuse, ne laissent pas que d'y entretenir une certaine animation.

Cette petite ville, jadis adonnée tout entière à la culture et au négoce, offrait en raccourci l'image de toute la contrée. Là, comme ailleurs, s'agitaient les deux partis à la fois religieux et politiques c'était en 1572 Le parti catholique semblait encore le plus nombreux. Le curé, Léonard Wichel, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, se flattait de pouvoir opposer deux fidèles à un hérétique; mais la masse toujours considérable des pusillanimes et des incertains, qui formaient l'appoint de cette majorité tant que l'étendard de la catholique Espagne flottait sur leurs têtes, pouvait, aux premiers revers, se. retourner et fournir une majorité contraire. C'est ce dont on s'aperçut promptement à la nouvelle de la prise de Dordrecht par les Gueux. Ainsi s'appelaient les rebelles. Ils s'étaient donné eux-mêmes ce nom resté historique, et ils le méritaient, tant par l'abjecte condition de la plupart d'entre eux, que par leur habitude de ne reculer devant aucune violence.

On n'ignorait pas à Gorkum ce qu'on pouvait attendre de ces nouveaux et redoutables voisins les magistrats prévirent aussitôt que leur tranquillité n'avait plus que peu de jours à durer les gens de bien tremblèrent pour leur fortune, pour leur famille, pour eux-mêmes, et plus encore, s'il est possible, pour les ecclésiastiques et les personnes consacrées à Dieu, qu'ils savaient être l'objet préféré des fureurs de l'hérésie. Toutefois, comme il arrive d'ordinaire aux gens de bien, ils se contentèrent de trembler au lieu de faire tête à l'orage.

Parmi les plus menacés se trouvaient en première ligne les paisibles habitants d'une communauté qui, depuis longtemps, était considérée comme le centre et le cœur du catholicisme à Gorkum c'était un couvent de Capucins ils étaient peu nombreux mais l'ardeur de leur zèle, la pureté de leur vie, multipliait leur influence, leur vertu rayonnait autour d'eux, comme un foyer qui entretenait au loin la douce chaleur de la vie chrétienne. Ils avaient alors pour gardien, c'est-à-dire pour supérieur, un homme d'une vertu rare et que ses actions, dans la suite de cette histoire, loueront mieux que ne le feraient nos paroles.

Son nom était Nicolas Pik, nom glorieux désormais, nom que le monde catholique invoquera à genoux! C'est avec un saint respect que nous le traçons ici pour la première fois.

Nicolas Pik était né à Gorkum. Ses frères, ses sœurs et toute sa famille y vivaient aussi et n'avaient pas attendu le moment du péril pour l'engager à prendre quelques précautions. Un fils de sa sœur, jeune homme pieux et qui demeurait auprès de lui, Rutger Estius, frère de l'historien, faisait les plus grands efforts pour l'y déterminer. Afin d'arriver à ce but, il lui racontait les horreurs et les cruautés dont les Gueux se rendaient coupables.

« Tout cela est affreux », répondait le Père Nicolas « ma faiblesse naturelle en frémit et je croirais, certes, tenter Dieu, si je courais de moi-même au-devant de semblables maux. Mais je me dois et je dois âmes frères de ne les point fuir et de me confier au Tout-Puissant. S'il m'envoie l'épreuve, il m'enverra le courage de la supporter ». Le jeune homme insistait pour qu'il s'éloignât avec tous ses religieux la prudence était aussi une vertu chrétienne, et il n'y avait ni honte, ni péché, à fuir la persécution. « Soit », répliquait le digne gardien, « mais avez-vous songé à la déplorable impression que produirait la nouvelle de notre fuite? On en conclurait immédiatement que les catholiques n'ont plus la confiance de pouvoir se défendre, et l'audace des uns, l'abattement des autres s'en augmenteraient. Pensez-vous qu'abandonner nos amis soit le moyen de les engager à ne pas s'abandonner eux-mêmes? Non, ce serait, au contraire, le moyen de rendre prompts et infaillibles les maux que vous redoutez ». Il ne voulait pas, ajouta-t-il, qu'on pût reprocher aux Franciscains d'avoir contribué au désastre.

En attendant, il ne cessait d'encourager, de ranimer les fidèles, tantôt en particulier, tantôt dans des discours publics. Il conjurait chacun de mettre ordre aux affaires de sa conscience et de se tenir prêt à tout événement et à mourir plutôt que de renier la vérité. Cependant, comme les craintes de son neveu n'étaient que trop fondées, il ne voulut pas laisser les vases sacrés, les reliques des Saints, la bibliothèque du couvent et autres objets précieux exposés au péril qu'il acceptait pour sa personne. Il les fit transporter chez son beau-frère, le père du jeune Rutger. Puis, réfléchissant que, si un malheur arrivait, les hérétiques ne manqueraient pas de fouiller les maisons des principaux catholiques et commenceraient par celle de son beau-frère, il les Et reprendre et transporter dans la citadelle, Cette citadelle, adossée aux murs de la ville et baignée par le cours de la Meuse, ne lui paraissait peut-être pas un refuge bien assuré on espérait qu'elle pourrait tenir au moins le temps nécessaire pour attendre du secours, et l'on savait que la gravité de la situation avait été signalée aux commandants royaux des cités voisines.

Les protestants de Gorkum n'avaient pas non plus perdu de temps. Ils s'étaient empressés d'envoyer à Dordrecht exposer les chances qu'un coup de main sur leur ville rencontrerait en ces premiers jours de stupeur, et tout d'un coup, le 25 juin, à huit heures du matin, treize navires portant cent cinquante soldats environ, furent signalés arrivant de Dordrecht et remontant la Meuse. Ils accostèrent, presque sans coup férir, aux abords de Gorkum. A leur vue, le tumulte, la confusion, furent à leur comble. Les partisans secrets de l'hérésie accoururent se joindre à eux les citoyens fidèles délibérèrent. Le saint gardien vit bien qu'il n'y avait plus rien à ménager. Il rassembla ses frères, et, après une courte mais chaleureuse exhortation, il les autorisa à se séparer et à se réfugier chacun où il voudrait. « Et vous, que ferez-vous ? » lui demandèrent plusieurs d'entre eux. « Pour moi », dit-il, « je compte rester au couvent tant que je pourrai, puis me retirer dans la citadelle ».- « Eh bien » s'écrièrent presque tous les frères, « nous ne vous laisserons pas seul ». Et ils refusèrent obstinément de le quitter.

Le lendemain, 26 juin, les Gueux barrèrent le fleuve tant au-dessus qu'au-dessous de la ville. Ils apportaient, disaient-ils, la liberté complète, politique et religieuse, même pour les papistes; la réduction des impôts, la vie à bon marche appâts ordinaires des fauteurs de révolutions. Le Père Pik fit un dernier appel à ses frères, les autorisant de nouveau à leur sûreté personnelle. Sur leur refus réitéré, il prit avec eux le chemin de la citadelle, emportant ce qui restait à enlever de précieux. Ils y furent bientôt rejoints par quelques-uns des plus considérables d'entre les catholiques de Gorkum, par les beaux-frères et les deux neveux du Père Pik, et par les deux curés de la ville. Ces derniers s'appelaient Léonard Wichel et Nicolas Poppel, hommes recommandables par leur science, l'intégrité de leur vie et l'autorité que leur avaient acquise de longs services, surtout le premier, qui était le plus âgé, le plus éloquent et le plus ancien dans sa charge pastorale. Ces deux saints personnages n'avaient rien négligé pour ranimer la confiance et le courage des citoyens. Ils avaient visité les magistrats, fait le tour des murailles, harangué même la milice urbaine mais les intérêts du roi d'Espagne avaient paru toucher médiocrement ce peuple inconstant et léger, chez lequel les révoltes périodiques étaient pour ainsi dire de tradition. L'intérêt de l'Eglise avait semblé l'émouvoir davantage; toutefois, comme les Gueux étaient les premiers à proclamer leur respect pour la religion, à quoi bon se battre pour ce qui n'était point attaqué ? Les deux curés n'avaient donc pu trouver l'accès des cœurs à peine avaient-ils été écoutés. Pleins des plus tristes pressentiments, ils n'avaient eu d'autre parti à prendre que de quitter la ville. Ils n'en furent pas plus tôt sortis que les Gueux y entrèrent, introduits secrètement par leurs partisans de l'intérieur. Leur chef, un nommé Marin Brant, Flamand, n'était pas sans quelques talents militaires. Sorti de la lie du peuple, ce Brant avait été d'abord ouvrier terrassier aux travaux des digues puis il avait fait le métier tantôt de marin, tantôt de pirate il s'était associé à ces écumeurs de mer qui servaient sous Guillaume Lumay, comte de la Marck, sans recevoir d'autre solde que le fruit de leurs rapines, et qui furent le digne noyau de la faction des Gueux. Son audace, son sang-froid, sa force musculaire, lui avaient acquis beaucoup d'ascendant sur ses grossiers compagnons.

Aussitôt maître de Gorkum, il fit sonner les cloches et rassembler les habitants sur la grande place. Là il leur proposa de jurer haine aux Espagnols et au duc d'Albe, et fidélité au duc Guillaume de Nassau, ainsi qu'aux saints Evangiles)sic expression accommodante et fort bien inventée pour rassurer les tièdes et les indécis, puisqu'elle pouvait s'entendre aussi bien de la religion du Pape que de celle de Calvin. Il ajouta que ceux qui acceptaient le nouveau serment eussent à le proclamer en levant leurs chapeaux, et aussitôt presque tous les chapeaux des assistants volèrent en l'air, aux cris plusieurs fois répétés de « Vive les Gueux... Marin se déclara satisfait de cet enthousiasme, mais sans s'amuser à en jouir, car il en connaissait la valeur, il réunit le sénat ou conseil de ville et s'occupa de compléter te succès de la journée.

La citadelle n'était guère en état d'opposer un longue résistance. Mal pourvue de vivres et de munitions de guerre, elle n'avait pas même de forgerons pour les réparations les plus urgentes, ni de chirurgiens pour panser les blessés. Tout l'espoir des réfugiés était dans le secours espéré du dehors. Le gouverneur, Gaspard Turc, comptait sur son fils qui devait lui amener des troupes du comte de Bossut, gouverneur d'Utrecht pour le roi. Il l'attendait d'heure en heure. Il montrait des lettres du comte par lesquelles ce secours lui était positivement promis.

Aussi la première réponse qu'il fit aux sommations de Marin fut-elle empreinte d'une résolution toute virile. Reportée à Marin Brant, elle l'irrita profondément. Il fit disposer son artillerie en face de la partie du rempart qui lui parut la plus faible et ouvrit vigoureusement le feu.

La nuit commençait à tomber. Les assiégés répondaient de leur mieux mais la disproportion des forces était trop évidente. Marin avait près de deux cents combattants. Le gouverneur, au contraire, ne pouvait disposer que d'une vingtaine de véritables défenseurs; les autres étaient mal habitués au maniement des armes, ou bien l'usage leur en était interdit par leur caractère sacerdotal ou monastique. Ils ne purent empêcher l'ennemi de mettre le feu à une porte de la première enceinte de la forteresse, celle qui touchait aux murs de la ville, et ils durent se replier derrière la seconde ligne de remparts. Cette seconde ligne elle-même était encore beaucoup trop étendue pour le petit nombre de ceux qui la gardaient. Vers minuit, de grandes clameurs annoncèrent que les Gueux venaient de la foncer à son tour, et la petite garnison n'eut que le temps de reculer dans la troisième et dernière enceinte qu'on appelait Tour-Bleue, à cause de la couleur de la pierre. Le gouverneur ne désespérait pas de pouvoir tenir dans la Tour-Bleue jusqu'à l'arrivée de son fils. Cette tour était complètement entourée d'un fossé plein d'eau. Toute construite en blocs de pierre, elle offrait une masse imposante, au moins à la vue. Mais, lorsque l'ennemi enflammé par ses premiers succès, commença à en cribler de ses projectiles toutes les ouvertures, comme rien n'annonçait encore le renfort promis, les soldats du gouverneur se mirent à répéter qu'on les trompait, que ce renfort n'était qu'un leurre et qu'ils ne voulaient plus se battre. Quelques-uns jetèrent leurs armes ou passèrent à l'ennemi.

Le gouverneur ne sachant comment discerner et arrêter les mutins au milieu des ténèbres, s'écria qu'il combattrait seul si on l'abandonnait, et que les Gueux n'entreraient que sur son cadavre. Mais un autre genre de confusion vint ajouter encore à ses embarras. La plupart des femmes des réfugiés, croyant tout perdu, poussaient des clameurs que nul raisonnement de leurs pères ou de leurs maris ne parvenait à apaiser et dont la nuit et le bruit des mousquets augmentaient encore la terreur. La femme et la fille du gouverneur se jetaient à son cou, le tenaient embrassé comme pour lui lier les bras, le suppliaient d'avoir pitié d'elles, de faire céder sa fatale obstination. Il les repoussa, et, appelant le Père Nicolas Pik, lui demanda son avis. Le Père répondit qu'il n'était point militaire pour se faire une idée exacte de la situation qu'il la jugeait grave sans doute, mais non point telle qu on ne pût tenir quelques heures de plus; qu'il fallait à tout prix attendre le jour pour voir si le secours ne paraîtrait point qu'au surplus il n'augurait rien de bon d'une capitulation, quelle qu'elle fût, car quelle foi méritait la parole de gens qui avaient violé leurs serments à Dieu et au roi? En même temps il joignait l'exemple au conseil. Il s'efforçait de donner du cœur aux soldats, de calmer les femmes, d'aider à la défense autant que le permettait leur sainte et pacifique profession. Les boulets des Gueux se suivaient presque sans intervalles. La Tour tremblait, comme secouée sur ses fondements on eût dit à certaines décharges générales était tout en désordre ne faisait que redoubler à l'intérieur. Le gouverneur demanda à parlementer. A cette nouvelle le silence se rétablit enfin des deux côtés. Le gouverneur proposa de rendre la tour; le chef des Gueux accepta, et voici quelles furent les conditions de la capitulation Marin s'engagea à ne faire aucun mal à ceux qui se trouvaient dans la citadelle, soit laïques, soit ecclésiastiques, et à les renvoyer tous libres. Seulement, tout ce qu'on y pourrait trouver, à eux appartenant, deviendrait la propriété des vainqueurs. Pendant ce temps, les religieux, qui s'attendaient à tout, se confessaient les uns aux entendaient les confessions des laïques. Le curé Nicolas Poppel avait apporté avec lui les saintes hosties, afin de les dérober aux insultes habituelles des hérétiques. Presque tous les réfugiés vinrent pieusement recevoir la communion de sa main, semblables à ces premiers chrétiens qui dans la nuit des prisons, se nourrissaient une dernière fois du pain des forts avant de comparaître dans les amphi théâtres.

Une fois entré avec toute sa troupe, Marin fit réunir dans une salle supérieure toutes les personnes qu'il trouva dans la forteresse. Cette salle était une pièce carrée du milieu de la tour. Là les Gueux se jetèrent sur les captifs comme des bêtes féroces en leur criant « Tout ce que vous avez est à nous ! Montrez-nous vos cachettes, videz vos bourses, retournez vos poches! » Et ils les fouillaient, les foulaient avec brutalité, surtout les Capucins. Ils ne pouvaient se décider à en croire ces pieux cénobites lorsqu'ils leur affirmaient que leur voeu de pauvreté ne leur permettait d'avoir sur eux ni argent ni aucun objet de prix pour leur usage.

Le but de cette liste était de mettre à bas les chefs de la catholicité à Gorkum, et en particulier deux membres influents du conseil de ville, à même de satisfaire, s'il y avait lieu, leurs vengeances particulières. En effet, sitôt que ces deux hommes eurent parcouru les noms des captifs, on en appela un, nommé Théodore Bommer, et on le fit sortir avec son fils. On le craignait et on le détestait depuis longtemps comme un des plus fermes champions de la foi catholique. On lui reprocha d'avoir appelé les Gueux, lorsqu'ils avaient paru devant la ville, « pillards et voleurs de vases sacrés. Il se borna à exprimer le désir de s'être trompé. « Plût à Dieu a, dit-il, « que j'eusse été mal renseigné! Faites-moi mentir, cela dépend de vous respectez ce que je vous accuse de violer, et je suis prêt à me rétracter avec joie ». Les Gueux se seraient bien gardés d'accepter ce défi. Déjà les plus pressés d'entre eux avaient dépouillé les églises de Gorkum, et chacun pouvait voir au sommet du grand mât de leur principal navire la bannière vénérée qui servait dans les processions publiques. Ils emmenèrent Théodore Bommer, et peu de jours après, au mépris de la capitulation, ils le pendirent sur la place publique de Gorkum.

Les insultes, les reproches, les plaisanteries dont les captifs devinrent l'objet, se peuvent facilement imaginer. L'erreur est peu miséricordieuse de sa nature. On se succédait à la porte de la salle des détenus comme dans une salle de spectacle chacun se faisait un point d'honneur d'y apporter son imprécation ou son bon mot. « On les tenait enfin, ces tondus et ces enfroqués, ces suppôts du papisme et du despotisme espagnol. On allait leur faire payer les maux dont le duc d'Albe accablait les réformés. » Déjà leur sort était décidé; le bourreau de Dordrecht avait été mandé.

Les captifs, en général, ne répondaient que par la fermeté de leur attitude. Le gouverneur Gaspard Turc s'étant avisé, comme c'était son droit et son devoir, de rappeler les promesses solennelles de Marin, on lui mit les fers aux pieds et on le jeta en prison, sans lui permettre de revoir sa femme. « Cet homme est un papiste enragé n, disait de lui Marin « si on ouvrait son cœur, on n'y trouverait que des curés et des moines ». Un soldat ayant trouvé une patène parmi les vases sacrés apportés dans la citadelle, la jeta de toute sa force au visage du Père Nicolas Pik et le blessa à la bouche. Le saint gardien en parut à peine affecté et conserva son air serein, plutôt riant qu'attristé.

A côté de lui Nicaise et Willald, tous deux Frères Mineurs, méditaient et lisaient comme dans le silence de leur cellule. Willald était Danois de nation. Chassé de sa patrie pour sa fidélité à la religion, il s'était réfugié en Hollande. Son âge avancé, presque décrépit, faisait ressortir encore plus la force de son caractère.

Le curé Nicolas Poppel montrait un certain abattement. Sa pâleur et sa tristesse furent attribuées à la crainte mais bien à tort, comme on put s'en convaincre dans la suite. Il songeait à la lâcheté, à l'apostasie de ses ouailles.

L'autre curé, Léonard Wichel, ne pouvait se figurer que les menaces fussent sérieuses et le danger réel. Il avait si souvent aidé ou même sauvé des hérétiques dans le cours de son long ministère, qu'il lui paraissait impossible de ne rencontrer aucune pitié en retour. Ayant reconnu un certain anabaptiste qu'il avait autrefois arraché à la mort et réconcilié avec l'Eglise, il ne craignit pas de faire appel à ses souvenirs et de réclamer ses bons offices pour lui et pour ses compagnons. Celui-ci ne contesta nullement le bienfait et parla de sa gratitude, de sa commisération mais soit qu'il n'osât se compromettre, soit que son retour au catholicisme n'eût été qu'apparent, il s'empressa de rentrer dans la foule et de s'y perdre.

Enfin, après une journée passée entre l'espoir et la crainte, de nouveaux captifs furent encore appelés par leurs noms, avec les femmes mais cette fois pour la liberté et non le supplice. Tous les laïques se virent successivement relâchés avant le soir. Ils ne le furent point sans avoir prêté serment et ajouté, chacun suivant sa fortune, une forte rançon à ce qui avait été trouvé dans la forteresse. Rançon et serment manifestement contraires aux termes de la capitulation, mais qui n'en furent que la moindre violation. Les religieux et les prêtres, au lieu de suivre leurs compagnons vers le pont-levis, furent entraînés vers la prison, où on les jeta pêle-mêle. Un vieux prêtre séculier, appelé Godefroy van Duynen, vieillard de mœurs très-intègres, mais qui passait pour n'avoir plus toute sa raison, eut seul la permission de partir. Comme on le conduisait au pont-levis, un habitant de Gorkum demanda aux soldats où ils menaient ce curé. « On le renvoie parce qu'il est fou », dit un des soldats. ; Fou H reprit le Gorkomien; n il a assez de tête pour fabriquer son Dieu en disant sa messe il en aura assez pour être pendu ». Les soldats éclatèrent de rire, et grâce à cet horrible blasphème, Duynen fut ramené en prison.

Le jeune neveu du Père gardien, celui dont nous avons déjà raconté la tendre affection pour son oncle, devait rester aussi mais il s'échappa. Le Père gardien aurait pu s'échapper de même. Une de ses sœurs avait un neveu qui était dans les meilleurs termes avec les Gueux, chez lesquels il avait autrefois servi. Il avait même, pour ce fait, été condamné à mort par le comte de Bossut, commandant pour le roi à Rotterdam le Père Pik avait alors fait pour lui le voyage de cette ville, et ce n'était qu'à sa considération et à ses supplications instantes que le comte avait accordé la grâce du coupable. Celui-ci n'en était devenu ni plus fidèle ni plus prudent, mais il avait conservé pour le Père une vive reconnaissance. Il vint le trouver, et en présence des autres religieux, vu l'impossibilité de l'entretenir seul, il le supplia de partir, se chargeant de lui en fournir le moyen. Le Père gardien, à cette proposition, se tourna vers ses frères, comme pour les consulter. Plusieurs d'entre eux se montrèrent vivement affectés de la perspective de ce départ. Un d'eux, même ce ne fut sans doute pas un de ceux qui s'attirèrent tant de gloire par leur courageuse persévérance, alla jusqu'à dire: « C'est vous, Père gardien, qui nous avez amenés ici, et vous nous abandonnez » Reproche doublement inconsidéré, comme on l'a vu, et que le Père ne méritait en aucune façon, mais qui ne laissa pas que de l'émouvoir. « Non, mes amis non, mes frères, reprit-il. « Si l'on veut nous délivrer tous, j'accepte. Mais à Dieu ne plaise que je vous abandonne! Tant qu'un seul d'entre vous restera ici, il m'y trouvera à ses côtés, et si quelqu'un doit mourir, ou ce sera moi, ou bien nous mourrons au moins deux » Puis, se tournant vers le bienveillant visiteur « Je vous remercie mais, mon ami, vous le voyez, je suis Père, et vainement essayeriez-vous encore de m'enlever à mes enfants ».

Les prisonniers n'avaient encore rien mangé depuis la veille épuisés par une nuit et une journée aussi laborieuse, ils tombaient d'inanition. C'était un vendredi on leur apporta précisément des viandes de toute espèce pour souper. Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'ils aimèrent mieux jeûner encore que de donner aux hérétiques la joie de les voir enfreindre la loi de l'abstinence.

Ici commencent, à proprement parler, les actes de leur martyre, dont ce qui précède n'avait été que le prélude. Les soldats s'élancent dehors en tumulte et courent aux murailles. Les prisonniers mirent à profit ce moment de répit pour se donner mutuellement du courage et en demander ensemble à Dieu. L'espoir de la délivrance recommençait à luire à leurs yeux, mais l'illusion fut courte. Le bruit de l'approche des Espagnols était faux. Les soldats revenaient à leurs divertissements cruels. « Tant mieux », disaient-ils, « nous n'aurons affaire cette nuit qu'aux robes noires et aux robes grises; ce serait vraiment dommage que les habits rouges vinssent nous déranger en si agréable besogne ». « Mais », ajouta l'un d'eux, « il ne s'agit pas de travailler pour rien, faisons-les venir chacun à leur tour et voyons en détail l'état de leurs poches et de leurs escarcelles ». Le curé Léonard Wichel avait encore quelque argent. Il le leur livra de bon cœur. Après lui, Godefroy van Duynen eut ordre d'avancer. « Il faut », lui dirent les soldats, « que tu nous découvres un trésor ». « Je n'en connais point », répondit simplement le prêtre. « C'est possible », reprirent les soldats « toi, tu es à moitié fou ce n'est pas à toi qu'on a dû confier les grands secrets. C'est plutôt à ce vieux confesseur de nonnes ». Ils désignaient ainsi le Père Thierry Embden, directeur des religieuses de Sainte-Agnès. Ils lui ordonnèrent avec force menaces et imprécations de leur faire voir le trésor de l'Eglise. Ils lui appuyèrent en même temps sur la poitrine un pistolet chargé. Sur sa déclaration calme et persistante qu'il ne savait rien, ils passèrent à Nicolas Poppel, le plus jeune des curés de Gorkum. Ils étaient en effet persuadés que les catholiques avaient apporté la veille d'immenses richesses dans la citadelle. Ils appuyèrent également le pistolet sur la poitrine de Nicolas Poppel « Ton trésor ou la vie » lui criaient-ils. Ensuite, leur avarice cédant pour un instant à leur passion de sectaires. « Livre-nous au moins les dieux que tu as fabriqués à la messe on dit que tu en portes une provision sur toi. Est-ce vrai ? Toi qui as si souvent déblatéré contre nous dans la chaire de ton église, que penses-tu maintenant, en face de ce pistolet, de toutes les sottises que tu débitais aux imbéciles ? » «Je crois, répondit Nicolas Poppel, « à tout ce que croit et enseigne l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et en particulier à la présence réelle de mon Dieu sous les espèces sacramentelles. Si vous voyez là une raison de me tuer, tuez-moi je serai heureux de mourir à la suite de la confession de foi que vous venez d'exiger.

Mais son sacrifice n'était pas encore consommé; Dieu, qui voulait ajouter à ses mérites, retint le coup prêt à partir, et le soldat n'osa point tirer. Ses camarades arrachèrent à l'un des Frères Mineurs le cordon de sa ceinture. Ils le roulèrent plusieurs fois autour du cou de Poppel ensuite, l'attachant par un bout à la porte de la prison, ils se mirent à tirer de l'autre, à élever le patient en l'air et à le laisser retomber lourdement, puis à l'élever de nouveau et ainsi à plusieurs reprises, en renouvelant à chaque fois leur question sur la cachette du trésor. Lui, hors d'état de parler, parce que le nœud, qui le serrait de plus en plus, lui coupait la parole avec la respiration, ne cessait d'affirmer, par ses gestes, qu'il ne savait rien. Enfin, ils le laissèrent demi-mort sur la place. Le cordon avait imprimé tout autour de son cou une trace profonde et qui resta visible jusqu'à sa mort. Vint ensuite le tour des Frères Mineurs.

Ceux-ci répondirent qu'ils n'avaient point d'argent et ne pouvaient en avoir, que la Règle de Saint-François le défendait formellement. « Bah » disaient les soldats. « Allez conter cela à d'autres vous contrefaites la pauvreté afin que les niais vous enrichissent d'autant mieux de leurs aumônes mais, certes, votre couvent doit avoir un joli coffre-fort, sans compter les petits magots que chacun de vous s'arrondit en particulier." Ils s'acharnèrent sur les plus jeunes religieux, dans l'espoir de les trouver plus faibles ou moins capables de dissimuler. Ils firent sauter à l'un d'eux une dent molaire en le frappant sur la joue. Mais tout fut inutile. Un seul de ces jeunes confesseurs, vaincu par la souffrance, déclara en pleurant qu'il ne connaissait rien de pareil à ce qu'on lui demandait, mais qu'après tout, cela ne le regardait pas et que c'était le Père gardien à qui incombait le soin des besoins temporels de la communauté. « Et où est-il, le gardien de ces traîtres ? n s'écrièrent les soldats tout d'une voix.

Les soldats, cherchant le gardien, mirent la main sur le Père Jérôme de Werden, vice-gardien, qui, acceptant volontiers d'être pris pour un autre dans cette circonstance et de souffrir à la place de son supérieur, se mit paisiblement à leur disposition. Mais le véritable gardien refusa d'user du bénéfice de cette erreur, et se présenta lui-même en déclarant son nom et sa qualité. Ces forcenés commencèrent par le charger de coups, et par se le renvoyer des uns aux autres comme un ballon avec lequel jouent des entants.

La première fureur une fois passée, ils le sommèrent comme les précédents d'avoir à leur livrer ses trésors. Nicolas Pik répondit avec le plus grand calme « Mes trésors, ce sont les calices et les vases sacrés de mon église que j'ai apportés ici vous les avez trouvés, je le sais que cela vous suffise, car il n'y en a pas d'autres ». « Et le produit de vos quêtes et des aumônes des dévots., lui demanda-t-on ? « Je ne sais », dit le gardien, « s'il reste quelque chose de ces aumônes. Elles nous nourrissent, mais elles ne nous appartiennent pas, et ce sont de pieux laïques qui veulent bien se charger de conserver et de nous dispenser ce qu'on nous donne pour notre entretien- «Tu mens! moine impudent « Je dis la simple vérité, et, comme je n'ai rien à y ajouter, souffrez que je n'en dise pas davantage ».

Il se tut, et ni coups, ni promesses, ni menaces, ne purent lui arracher un mot de plus.

On lui ôta sa ceinture et on lui serra le cou, ainsi qu'on avait fait à Nicolas Poppel, mais avec plus de barbarie encore. Comme le cordon ne tenait pas assez solidement sur la porte, on y enfonça, pour l'y attacher, un morceau de bois de chêne, et l'on continua de suspendre le saint Martyr, de le laisser retomber et de le tirer en tous sens, jusqu'à ce que l'extrémité de la corde se rompît, usée par le frottement. Le corps s'affaissa lourdement et resta sans mouvement sur le sol.

Les soldats, étonnés de le voir si tôt mort, le relèvent et l'assoient le dos appuyé au mur. Ensuite, soit pour insulter à son cadavre, soit pour s'assurer s'il était bien réellement mort, ils lui appliquent des flambeaux ardents et lui brûlent à loisir le front, la bouche, les oreilles, le menton. Ils font monter la flamme dans ses narines pour voir si son cerveau ne prendra pas feu. Ils lui ouvrent la bouche de force et brûlent la langue et le palais. Il fallait avoir un cœur de bronze pour n'être point ému à l'aspect de ce visage souillé et noirci, de cette barbe irrégulièrement ravagée, de ce front dépouillé de cheveux, de ces yeux hagards et privés de sourcils, de cette bouche pleine de vésicules blanches et sentant la chair brûlée, de ce cou enfin profondément sillonné de cercles rouges et saignants. Les soldats, cette fois, le crurent bien mort. Ils le repoussèrent du pied en disant « Un moine de moins bah qui nous en demandera compte ?" Toutefois, ils jugèrent que c'était assez pour cette nuit, et ils s'en allèrent.

Le Père Pik n'était pas mort, cependant. Il était encore utile ici-bas pour raffermir ses compagnons, qui ne couraient pas tous au-devant des souffrances avec une égale ardeur, et Dieu le réservait pour leur servir de modèle jusqu'à la fin.

Lorsque, après le départ de la soldatesque, les bienheureux s'empressèrent autour de lui, en se montrant les uns aux autres ses blessures, ils furent fort étonnés d'entendre un soupir profond sortir de sa poitrine. Ils s'empressèrent de le relever, de le réchauffer, de laver son cou et son visage. Le Martyr, à mesure qu'il reprenait ses esprits, se rendait compte plus exactement de ce qui était arrivé « Quoi » disait-il, de sa voix encore faible et entrecoupée, « je n'ai donc plus de barbe ni de sourcils? Ils m'ont brûlé jusque dans la bouche. Plût à Dieu qu'ils m'eussent achevé j'ai la confiance que ce bon Maître m'aurait reçu dans son sein. Mais que sa volonté soit faite Il a sans doute trouvé, et avec raison, que c'eût été acheter le ciel trop bon marché »

Le lendemain matin, les soldats revinrent avec une hache, dans le dessein de partager en morceau le « chef des traîtres a, qu'ils avaient laissé pour mort. Il était en effet d'usage, dans les Pays-Bas, d'ajouter ce surcroît d'ignominie au supplice des traîtres.

En le trouvant revenu à lui, ils prirent à tâche, pour ainsi dire, de se venger sur ce faible corps à peine ranimé, de la privation du nouveau plaisir qu'ils s'étaient promis. « Il ne veut donc pas mourir, ce tondu il a donc l'âme rivée dans le ventre ? Eh bien nous saurons l'en faire sortir » Et ils le frappèrent du pied, du poing et le firent encore rouler par terre, mais sans ajouter aucune torture qui pût de nouveau mettre ses jours en danger. Tels sont, en abrégé, les actes des Martyrs de Gorkum dans la première nuit de leur glorieux combat. Ils demeurèrent dix jours et dix nuits à la merci de la soldatesque de la citadelle. C'était surtout le soir qu'ils avaient à souffrir l'habitude était si bien prise de venir les injurier et les torturer après le dîner, qu'il semble que la digestion eût été impossible sans cet aimable passe-temps. Quand une partie de ces bourreaux était rassasiée ou plutôt fatiguée, une autre bande prenait la place et recommençait de plus belle. Si 'm visiteur se présentait à la citadelle, le premier spectacle dont on lui faisait les honneurs était celui « des traîtres », et souvent les visiteurs et ceux qui les amenaient s'ingéniaient à trouver quelque nouvelle invention de cruauté.

Un certain Frison, chef d'une compagnie, imagina de leur faire gonfler les joues comme des sonneurs de cor de chasse, alors il les souffletait de toute sa force, tellement que le sang jaillissait par la bouche, par le nez, jusque par les yeux; puis le Frison, charmé de son invention, recommençait l'expérience sur un autre. Deux religieux seulement, qui s'étaient cachés dans l'embrasure d'une meurtrière, échappèrent à ce jeu inhumain. Une fois, un visiteur français ouvrit la figure, avec un couteau, à un franciscain belge, qui avait cru l'adoucir en lui parlant français. D'autres fois les soldats s'amusaient à s'agenouiller devant les prêtres les plus vénérables par leur âge, et singeant la confession catholique, ils leur murmuraient dans l'oreille toute sorte de sottises ou d'impiétés qu'ils terminaient d'ordinaire par une grêle de soufflets. « Que réponds-tu à ma confession? demandait l'un de ces faux pénitents au danois Willald « vas-tu me donner l'absolution? » «Hélas! non, mon frère M, répondit paisiblement le moine « je ne puis vous absoudre, puisque la contrition vous manque; mais je prierai pour vous ». « Prier pour moi, toi, moine orgueilleux » Et, au lieu d'être désarmé par tant de charité, il se jeta sur lui, le poing levé, comme une bête féroce. Le bon religieux, à chaque coup qu'il recevait, se contentait de répondre: Deo gratias!

Cependant le sort des détenus commençait à émouvoir les coeurs de leurs concitoyens. Il entrait dans la politique de Marin d'ébruiter le moins possible dans Gorkum ce qui se passait à leur égard il tenait à faire croire qu'ils étaient bien logés, bien nourris, bien traités aussi le Père gardien lui ayant fait parvenir par un maître d'école de ses amis la demande d'avoir un chirurgien, il feignit de ne pas deviner quel besoin on pouvait avoir d'un chirurgien dans la citadelle. « Sont-ils donc blessés? Comment le seraient-ils ? ') « Peut-être par la chute de quelque pierre », répondit timidement le messager embarrassé. « Ah ah la chute de quelque pierre », reprit Marin en éclatant de rire. Et il répéta plusieurs fois, en riant toujours, ces paroles qui, pour lui, constituaient une plaisanterie atroce car, nul ne savait mieux que lui à quoi s'en tenir, et rien ne lui échappait mais il avait défendu à ses soldats d'en parler. Il n'osa pas néanmoins refuser le chirurgien. Celui-ci se trouva être un beau-frère du Père Pik. Il fit de nouveau, tout en lui prodiguant ses soins, les plus grands efforts pour l'engager à se laisser enlever, ou tout au moins racheter à prix d'argent mais il ne put ébranler sa constance.

Les récits du chirurgien et du maître d'école, ceux de quelques-uns des captifs qui se virent relâchés vers le môme temps, soit par l'influence d'amis puissants, soit à cause des riches rançons qu'ils purent payer, la douleur surtout des parents de Nicolas Pik et de la vieille mère et de la sœur de Léonard Wichel, tout contribuait à intéresser la pitié publique. Les démarches, les supplications, les offres d'argent, se multipliaient en leur faveur. Une somme assez considérable avait été souscrite pour le rachat de Poppel; il est vrai qu'elle fut volée par celui qui s'était chargé de la recueillir, mais elle n'attestait pas moins l'affection d'un grand nombre pour le digne curé. La question avait été soulevée en plein Conseil de ville et il s'était trouvé un sénateur » ou membre du Conseil assez osé pour prendre hautement en main la cause de la justice et de l'humanité et pour sommer Marin de se souvenir des clauses de la capitulation. Marin, assez surpris de cette audace, dut répondre néanmoins. II prétendit qu'il n'était point le maître, qu'il attendait des ordres. Excuse peu admissible pour un homme de cœur s'il n'avait pas qualité pour faire observer la capitulation, il n'en avait pas eu non plus pour la conclure il avait indignement trompé les assiégés, et le sénateur gorkomien ne se gêna point pour le lui dire. Les Gueux conçurent donc quelque crainte que leur proie ne finît par leur échapper. Ils résolurent de précipiter le dénouement.

L'éloignement du duc de Nassau, qui n'était pas encore arrivé en Hollande, servait à merveille ce projet. Ils se contentèrent de demander des instructions au féroce comte de la Marck, surnommé le comte de Lumay, cet homme qui n'avait jamais fait quartier à un catholique, et qui se trouvait à La Brille, où il organisait l'insurrection maritime. Le comte répondit par un ordre de lui amener tous les détenus de la citadelle de Gorkum et, pour être plus sûr de la rigoureuse exécution de sa volonté, il en chargea un transfuge du sacerdoce catholique, Jean Omal, ancien chanoine régulier de l'église cathédrale de Liège. Dans ce temps-là, comme aujourd'hui, pour détester vigoureusement les vrais prêtres, on pouvait s'en fier aux prêtres apostats.

Ce malheureux arriva tout altéré de sang. Marin n'osa ou feignit de n'oser opposer aucune objection. On aime à penser, pour l'honneur des Gorkomiens, qu'ils se fussent montrés moins dociles; mais on eut soin, pour éviter toute émotion populaire, d'opérer l'enlèvement à la faveur des ténèbres.

Au milieu de la nuit du 5 au 6 juillet, les saints confesseurs de la foi se virent donc éveillés en sursaut, dépouillés de tous ceux de leurs vêtements qui avaient quelque valeur et jetés dans une grande barque. La nuit était fraîche. Le vénérable Willald, à qui on n'avait laissé que sa chemise, suppliait vainement qu'on lui rendît ou sa soutane ou son manteau. Il reçut d'abord pour toute satisfaction des soufflets et des injures; ensuite un des assistants moins barbare que les autres, un matelot sans doute, eut pitié de ses cheveux blancs et de ses membres vieillis et tremblants de froid, et lui donna un manteau.

En entrant dans la barque, Léonard Wichel reconnut au gouvernail un de ses paroissiens nommé Roch, auquel il avait donné jadis des témoignages particuliers de sa sollicitude Eh quoi » lui dit-il, Roch, c'est donc toi qui nous mènes à la mort ? » Le marin baissa la tête et répondit: "Hélas  monsieur le curé, je ne suis pas le maître » Le curé n'ajouta aucune observation.

Debout sur la barque qui se détachait lentement du rivage pour s'abandonner au courant de la Meuse, il salua une dernière fois, à travers ses larmes, sa chère ville de Gorkum, dont les clochers et les maisons se dessinaient vaguement dans les ombres, derrière les mâts des navires du port. Partis à une heure du matin, ils passèrent devant Dordrecht à neuf heures.

C'était un dimanche. Le prêtre apostat ne put pas résister au double plaisir d'aller se rafraîchir à terre et d'y montrer ses captifs comme un trophée. Le bateau fut donc amarré au quai mais Omal ne permit à personne, sauf à deux ou trois compagnons de débauche, d'en descendre avec lui. En compensation, quiconque voulut y venir insulter les martyrs y eut l'accès libre, et les hérétiques avertis n'y manquèrent point, tellement que les soldats qui les gardaient eurent l'idée d'exploiter à leur profit l'avide curiosité de la foule. Ils entourèrent la barque d'un large voile, et en firent ainsi une sorte de tente sur l'eau, où l'on était admis en payant quelques sous à l'entrée. Nous n'essayerons point de redire toutes les insultes que les bienheureux eurent à subir dans ces visites. On pouvait dire d'eux comme de saint Paul « qu'ils étaient devenus un spectacle aux hommes et aux anges ». On reprit le large dans l'après-midi, au moment où le reflux de la mer gonfle le lit du fleuve. Les prisonniers n'avaient encore reçu aucun aliment depuis la veille. Un morceau de pain leur fut donné à chacun le soir, non par le prêtre apostat ou ses soldats, mais par le patron de la barque. Après une nouvelle nuit passée en plein air, dans un état si voisin de la nudité, ils abordèrent à La Brille le 7 juillet au matin.

Les saints Martyrs, en quittant Gorkum, étaient au nombre de dix-neuf. Nous verrons qu'il y eut des défections parmi eux, mais que les defections furent exactement remplacés et que, par une permission spéciale de la Providence, ce nombre de dix-neuf se maintint complet jusqu'à la consommation du sacrifice.

Le comte de la Marck était encore couché lorsqu'on lui annonça l'arrivée des prisonniers de Gorkum. A cette nouvelle il sauta de son lit, oubliant l'habitude où il était de prolonger son sommeil dans le jour, après les orgies ou les travaux de la nuit. Il prit à peine le temps de se vêtir, monta à cheval et courut à leur rencontre.

En arrivant en présence du bateau où les bienheureux confesseurs de la foi se trouvaient encore, le comte arrêta son cheval et les considéra longtemps en silence, comme un agréable spectacle. Puis tout d'un coup il éclata en un rire féroce, satanique, inextinguible, tellement qu'il se renversait sur le dos de son cheval comme s'il eût perdu tout sentiment de lui-même « Voilà, disait-il, « voilà les robes grises, voilà les robes noires qui nous apportent leurs machinations. Cela fera deux, trois, dix, dix-neuf de moins. Et il les comptait du doigt en riant toujours.

Après ce genre de salutation, il les fit tous descendre du bateau et leur fit signe, à mesure qu'ils touchaient la terre de leurs pieds, de s'agenouiller devant lui. Alors reprenant un visage d'apparence humaine il leur dit en latin: « Surgite, levez-vous, » et il les obligea de se ranger deux à deux comme en procession et à faire lentement jusqu'à trois fois le tour d'une potence qui se trouvait là toute prête. Puis, pour ajouter au ridicule de cette cérémonie, on les y fit passer à reculons. Un bourreau, ou l'un des suivants du comte, qui se piquait de savoir suppléer le bourreau au besoin, y appliqua même une échelle et parut les vouloir pendre tous à l'instant. « C'est ici », leur disait-il, « le terme de votre pèlerinage. Chantez donc, pieux pèlerins nous allons vous rapprocher du ciel ». Mais son intention n'était que de les effrayer. Lumay ne voulait pas priver de cette espèce de mascarade, qu'il trouvait si gaie, ses compagnons d'armes et de rapines. Sur un signal de lui, la procession fut dirigée sur La Brille, toujours dans le même ordre. Le bourreau marchait à leur tête, tenant dressé dans ses mains, en dérision du culte catholique, l'auguste étendard de la Rédemption. Pierre d'Assche et Corneille de Wyck, frères lais de l'Ordre de Saint François, ouvraient cette marche déchirante dont les Calvinistes repaissaient leurs regards. Deux soldats à cheval caracolaient le long des rangs, comme des maîtres de cérémonies chargés de maintenir l'ordre, ou plutôt comme ces chiens dont la fonction est d'aboyer autour du troupeau et de mordre les brebis trop lentes. Ils avaient coupé des branches aux arbres et ne ménageaient point les coups. Le comte, une cravache à la main, leur donnait l'exemple « Chantez donc, répétait-il, « moines paillards, fainéants, chantez et que l'on voie si vous avez peur". Les captifs se soumirent, et ce fut à voix pleines et fermes qu'ils entonnèrent, d'abord le Salve Regina, ensuite divers cantiques en l'honneur de la Vierge et des Saints. Ils chantaient le Te Deum lorsqu'ils entrèrent dans La Brille.


Voila un exemple, en partie raconté, de l'inquisition protestante populaire et d'état.
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MessagePosté le: Jeu 9 Juil - 16:51 (2015)    Sujet du message: Publicité

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